Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Florence Plon Psychanalyste, journaliste, auteur formatrice à l'Institut Européen de Psychanalyse et Travail social Superviseur indépendant, membre de l'association A.S.I.E

Publicité

La porte des Enfers de Laurent Gaudé (Actes Sud 2008

La porte des enfers Laurent Gaudé Actes sud 2008

Ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie… La mort d’un enfant en emporte bien plus : elle emporte un avenir qui ne se vivra pas et qui promet d’être long… Ce deuil, comment le traverser sans s’y noyer ? Car il y a un avant et un après, contrairement à ce que pensent certains, persuadés qu’on peut faire comme si, et passer à autre chose…  Or non ; en aucun cas ce ne peut être comme avant !
D’aucuns le savent, pour l’avoir vécu à même leur corps, déchirés au  plus profond de leurs entrailles :
« Soudain, au lieu de courir vers le combiné, elle eut un temps d’arrêt. Les sonneries régulières qui emplissaient la pièce venaient de lui rappeler cette matinée au Grand Hôtel Santa Lucia. C’était la même sonnerie imposant la même urgence. La même course vers l’annonce du malheur… »  
Suffoquant !
Là, se perd, en effet, quelque chose de nous.
De quelle perte s’agit-il justement ? Quelle part de nous disparaît avec nos défunts ?
C’est ce que Freud a tenté d’éclairer en questionnant la part imaginaire du processus de deuil  et ce face à face avec la perte qui nous laisse amputés… amputés d’un membre de la famille, mais surtout d’un statut, ou d’une fonction, auprès de celui qui disparaît, et qui, tant qu’il était vivant, nous renvoyait que nous étions père, mère, époux ou épouse, fils ou  fille de quelqu’un…
Cette part de nous qui est au-delà de la disparition d’un être cher, c’est la perte d’une image de nous-mêmes, dans notre propre regard, et, en miroir, dans celui de celui qui a disparu.
Il faut bien, cependant, arriver à faire avec ce morceau de nous qui nous manque tout d’un coup, afin que « l’ombre du disparu ne retombe pas sur nous » ce qui induit ces deuils pathologiques où aucune pulsion de vie ne peut reprendre le dessus.
« En disparaissant, les morts emportent un peu de nous-mêmes. Chaque deuil nous tue. Nous en avons tous fait l’expérience. »  Les capacités de chacun sont là, mises à l’épreuve et souvent durement.
Or vivre, c’est pouvoir perdre sans s’anéantir et cela  a  à voir avec la castration et notre position dans cette perte structurelle fondatrice du sujet.
De là découle le « pouvoir vivre son deuil », soit affronter la séparation et la mort de celui auquel on est attaché… De là découle, aussi, la possibilité de faire face à son chemin personnel d’être humain définitivement seul face à lui-même, et à sa mort. De savoir de quoi l’avenir sera inéluctablement fait, indique notre spécificité d’être parlant, irrémédiablement soumis à l’angoisse. L’option du face à face avec cette vérité suppose des sujets debout, aptes à gérer la peur du lendemain et de l’inconnu, ou pour le moins, sachant se relever après l’épreuve.
Simplement il ne faut pas non plus que trop de deuils s’accumulent car la part manquante devient trop lourde à surmonter et l’on devient un mort vivant. « Il y a une joie, une fraîcheur qui s’estompe au fur et à mesure que les deuils s’accumulent… Nous mourons chaque fois un peu plus en perdant ceux qui nous entourent… »  Destin des rescapés des guerres, tremblements de terre, ou Holocaustes, qui ne reviennent jamais tout à fait du pays des morts.
Les psychanalystes le savant bien, pour l’entendre dans le quotidien de leur pratique : pour que la mort veuille bien vous saisir, il convient d’être déjà assez près d’elle, assez envahi par cette pulsion que Freud épingle comme pulsion de mort .
«  s’il y a trop de vie en vous, la porte ne s’ouvrira pas. Il faut avoir en soi suffisamment de mort pour passer. »
 … et à l’inverse, elle n’emmène pas ceux qui sont encore bien vivants.
De là se démontre, si tant est que ce soit encore à faire, que chacun choisit comment aborder sa mort… et certes, que trop de souffrance peut amener à se rendre mentalement indisponible pour ne pas arriver lucide et présent à sa mort ou s’épargner une vieillesse en naufrage d’où toute envie de vivre s’est échappée.
Enfin, ose se dire également, sous forme de métaphore, cette évidence que l’on ne meurt que quand on veut, quand on est prêt et pas n’importe quand, ni n’importe comment, et encore moins de par la faute de l’autre. On meurt comme on a vécu…

                    ***

Un livre impressionnant dont on sort impressionné. Un livre puissant qui ne laisse pas indemne, nous marquant d’une trace indélébile qui nous change à jamais… Cela impliquerait un prix Goncourt, mais l’auteur l’a déjà !
Une symphonie de mots et de douleurs humaines qui font de Laurent Gaudé un grand chef d’orchestre, un visionnaire dans sa capacité à transmettre des choses essentielles, fondamentales à comprendre, dont la maîtrise époustouflante nous laisse suffoqués et haletants.
Son style épuré, magnifique fait vivre cette Italie du Sud, avec sa pauvreté, son soleil, et ses oliviers, mais aussi ses ruelles sombres d’un univers loqueteux pétri d’ombres et de morts.
Un pessimisme à l’état pur sur le malheur humain, et l’injustice dont souffrent les petits et les miséreux.
Roman des ténèbres, grave et tragique, où se pose un regard peu amène sur notre condition d’être humain.
«  Nous ne croyons plus en rien, nous autres. Et pour ne pas nous en attrister, nous avons appelé cela le progrès. » 
« Après quarante ans de confession, j’en suis certain, répondit le vieil homme d’un air malicieux. Vous n’imaginez pas le nombre de paroissiens que j’ai pu écouter et pour qui, au fond, la vie n’est plus rien. Ils ne s’en rendent même plus compte, mais tout ce dont ils parlent, c’est une triste succession de petites craintes et d’habitudes. Plus rien ne bouge en eux. Plus rien ne bouillonne ou remue. Les jours se succèdent les uns aux autres. Il n’y a plus de vie dans tout cela. Des ombres. Rien que des ombres. Pendant quarante ans, je les ai vues défiler sur le banc de mon confessionnal. La plupart n’avaient plus grand chose à dire. Ils se sentaient voûtés par un ennui pesant mais n’avaient rien à raconter. » 

 Pari risqué, mais réussi, que cette descente aux enfers, au propre comme au figuré, véhiculée dans les accents tragiques du mythe. Véritable épopée, rite initiatique, suspens… tout  y est avec une langue éblouissante qui vous emporte dans les roulements du lyrisme, l’esthétisme des images, et une créativité débridée.
 « Devant eux, à quelques mètres, se dressait une porte aux dimensions titanesques. Elle était haute de plus de dix mètres, noire et lourde comme les siècles. » 
« La porte des Enfers s’ouvrait. Matteo resta bouche bée. Les deux battants s’écartaient avec la lenteur des siècles. C’était comme si toutes les trognes des monstres sculptés prenaient vie. Elles semblaient gémir et grincer des dents, affamées par cette vie qui venait de s’éteindre et qui allait bientôt leur être présentée. » 
Porte ouverte sur nos peurs, la mort nous confronte à nos démons. L’enfer, ce n’est pas les autres, mais bien ce qu’on a fait de soi, et pour soi !
Ce roman interroge ce qu’il en est de la relation entre les êtres, leurs capacités à l’écoute et à l’échange, pour que la véritable dimension de la mort se déroule dans le registre de la parole.
Comment s’accueille ce message que chacun, en mourant, transmet aux vivants, comme trace de ce que sa vie a été ? Comment se signifie à ceux qui restent que le chemin qui a été parcouru en valait la peine ? La chaîne des générations repose sur cet héritage qui fait lien sur la durée…
Les frontières entre monde des morts et monde des vivants s’avèrent si perméables que les vivants meurent de l’absence des morts, et que les morts meurent une deuxième fois, de l’absence des vivants, dès lors que ceux-ci les ensevelissent dans l’oubli…
Allégorie lumineuse et illuminée. Poignante !
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article