Florence Plon Psychanalyste, journaliste, auteur formatrice à l'Institut Européen de Psychanalyse et Travail social Superviseur indépendant, membre de l'association A.S.I.E
Andreï Makine : L’amour humain Seuil 2006 295 p
Depuis quinze ans, Makine nous avait habitués aux envoûtements d’espaces aux blancheurs immaculées, aux fantasmagories des infinis givrés, aux silences poudrés de neiges épaisses, aux lents déplacements de l’angoisse et de l’attente dans un pays immobile prisonnier de ses steppes glacées.
Et voici que tout bascule dans un monde totalement opposé ; dans l’embrasement de ces pays en ébullition, issus des ravages de la colonisation, puis de la décolonisation : Angola rougie dans son sang, Somalie à l’ivresse meurtrière, guerres civiles et fratricides, tortures, viols massacres, et pour faire bonne mesure, drogue, sexe sur fond d’une Afrique vibrante des transes de sa folie.
Du pays froid où seul le poêle rougeoie, aux incendies brûlants d’une révolution exaltée où le seul point de paix réside dans la mort.
Mais Makine reste à la poursuite de ses vieux démons, observer et comprendre ce théâtre tragique où l’humanité se produit, en se trahissant.
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Désabusé, mais jamais cynique, déçu, mais jamais battu, il débusque l’absurdité totale de ces agitations et soubresauts de peuples à l’agonie qui n’ont pour issue que l’asservissement et la destruction.
Des sociétés entières passant à côté d’elles-mêmes, politiquement dévastées par une corruption sordide à la solde des multiples ingérences, économiquement ravagées par des profits sans nom dont le bénéfice leur échappe. Commerce indécent de diamants, exploitation éhontée du pétrole, trafics des corps, esclavagisme moderne que gangrène une bureaucratie pervertie où les petits chefs jouent à mimer la frime de l’occident libéral. Cohabitent pauvreté et faux semblants, richesses et immondices, à l’index de ce paradoxe stérile de tout pouvoir acheter et de ne rien avoir !
La honte d’un pays où les agissements, pour n’avoir plus de limites, ont bafoué les frontières de la dignité... où les idéaux ne sont plus de mise, noyés dans la démence de l’Histoire.
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L’auteur oscille entre ce constat d’échec de la perte amère de tout espoir et la volonté du désir décidé qui dit qu’il y a encore un possible ...
De bout de l’inanité absolue, des contradictions et des désillusions, il revient à l’essentiel. Il ne s’agit plus de se demander “à quoi bon”, mais “par quels moyens” agir , faire de sa vie un acte qui engage...
Car il veut y croire encore et toujours quand personne n’y croit plus ; il veut transmettre qu’au-delà de tout, l’être humain, quand il est mis à terre, se voit encore debout, le regard tourné vers la vie. “Il suffit de laisser errer son regard entre ces étoiles pour que la peur commence à faiblir et que la mort paraisse temporaire, provisoire. Comme notre vie...”[1]
Makine a cette sagesse, cette densité profonde de ceux-là qui ont un savoir sur la mort. Sur ce que l’on retient de sa vie, quand on se présente devant sa mort.
“ Il s’est remis à parler avec la force altière de celui qui ne se préoccupe plus de sa survie. Cette indifférence face à la mort, il le savait déjà, donne un grand avantage sur ceux qui doivent encore composer avec leur peur de mourir” [2]
Ecrivain visionnaire, il connaît le malheur de vivre et ose le face à face avec la misère de notre condition qui, si elle nous trahit, fait de nous des hommes.
Il donne sa force à un héros qui avance au nom de ses rêves et continue de croire à l’amour humain, au sein du drame d’une humanité qui s’effondre.
Florence Plon